La définition traditionnelle disant que c'est la capacité de l'individu à traiter l'information sensorielle me semble incomplète car elle enferme la sensorialité dans une opération cognitive :
recevoir → traiter → éventuellement répondre.
Ce que je cherche est bien plus profond, plus large et peut-être plus philosophique
« Traiter l'information sensorielle » suppose presque que le monde serait extérieur à nous et que nous aurions à en décoder les données.
Mais nous ne sommes pas seulement des processeurs d'informations.
Nous sommes aussi des corps qui éprouvent, sont affectés, sélectionnent, associent, mémorisent, anticipent.
Alors peut-on la penser autrement ?
Ainsi ne serait-elle pas davantage ?
La manière singulière dont un sujet est affecté par ce qui lui parvient par les sens, dont son corps le perçoit, l'éprouve, l'organise et lui donne une résonance.
La sensorialité serait peut-être encore autre chose : elle concerne la manière singulière dont chacun est au monde par ses sens.
Et surtout, la sensorialité ne se réduit pas aux cinq sens.
Il y a la perception du chaud et du froid, de la douleur, de la pression, de l'équilibre, du mouvement, de la position du corps dans l'espace. Il y a aussi cette perception beaucoup plus difficile à nommer de l'atmosphère d'un lieu, d'une présence, d'une distance, d'un changement presque imperceptible.
Ainsi, deux personnes peuvent être placées exactement dans la même situation et ne pas habiter le même monde sensoriel.
C'est probablement le cœur de ma définition.
« Habiter le monde sensoriel » est bien plus riche que « traiter une information sensorielle »
cela introduit immédiatement le sujet, son corps, son histoire et sa manière singulière d'être au monde.
Habiter implique qu'il ne s'agit pas seulement de recevoir des sensations,
Nous y vivons. Nous y avons nos repères, nos zones de confort, nos seuils, nos intensités, nos souvenirs, nos attirances et nos répulsions.
Et surtout, il n'existe pas un monde sensoriel unique que nous percevrions tous de la même manière.
Le monde est commun, mais l'expérience sensible que nous en faisons est singulière.
Une même pluie peut être pour l'un un bruit agréable, pour l'autre une agression sonore.
Une étoffe peut être pour l'un une simple matière, pour l'autre une sensation presque intime.
Une odeur peut ne rien évoquer à quelqu'un et faire surgir pour un autre une maison, une personne, une époque entière.
Une musique peut traverser le corps de l'un sans le toucher, et bouleverser entièrement celui de l'autre.
Ainsi, j'irai jusqu'à dire :
La sensorialité est la manière singulière dont chacun habite le monde par ses sens.
Et peut-être même :
Nous n'habitons pas seulement un monde ; nous habitons chacun un monde sensoriel singulier.
Cela rejoint remarquablement ce que j'explore depuis quelque temps :
la temporalité n'est pas seulement celle que mesure l'horloge mais aussi celle que le corps éprouve.
Une odeur, une texture, une musique peuvent abolir vingt ans en une seconde.
Le corps peut être dans le présent chronologique et, sensoriellement, ailleurs.
Alors la sensorialité n'est plus seulement une question de perception.
Elle devient une modalité d'existence.
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Le 3 septembre 2026

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