Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

jeudi 3 mars 2022

l'emprise

  Le salut de l’homme est dans le choix » Freud (mars-avril 1923)


L’emprise

On parle plus couramment de pervers, des pervers narcissiques, on en parle tant que le terme en est devenu quasiment banal, comme le mal, qu’il fait et qu’il est.

J’ai donc choisi de parler « d’emprise » pour reprendre le concept freudien de « pulsion d’emprise ».

La pulsion (Trieb) caractérise l’humain, elle lui est propre et singulière. Freud en donne la définition suivante (elle) nous apparait comme un concept limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme mesure de l’exigence de travail qui est imposé au psychique en conséquence de sa liaison au corporel »[1], il la distingue de l’instinct (lnstinkt). C’est une manière d’investir le monde. Il s’agit d’une force inconsciente entre le psychisme et le corps qui oriente le sujet vers un objet qui va lui apporter satisfaction, mais pas seulement, car elle vise toujours au-delà de l’objet. Freud la situe dans le registre du mythe. « Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination »

Et l’emprise ? Qu’est ce que ce « mal » là, cette orientation vers laquelle le sujet tend et se tend, pour tordre, se tordre et distordre les liens mis en place avec l’autre ; sa proie, sa victime, son objet.

Avant de faire la une des magazines, le méchant ou/et pervers narcissique est une notion développée par Racamier et Eiguer. « lnstrumentalisation”,” ustensilisation” sont des néologismes pour expliquer, représenter et mettre des mots sur des actes, ceux d’hommes pourtant advenus à la civilisation, à l’humanité qui comme l’a souligné à moultes reprise le père de la psychanalyse « ne va pas de soi ». Cette pulsion est originaire nous explique t-il, ‘la pulsion des pulsions… Une pulsionnalité, une pulsion de pouvoir » une racine du comportement humain en quelque sorte. Un sentiment de toute puissance.

L’emprise de l’autre, la main mise sur l’autre qui de sujet devient objet. En est réduit à cette condition d’instrument pour mieux être utilisé par son « agresseur ».
Deux personnes, un lien qui se tisse et qui au fil du temps se tord. Un lien tordu qui s’impose et qui enferme le sujet/objet au cœur d’une immense toile d’araignée, un labyrinthe sans issue, une prison dont on a jeté la clé.
Un espace qui se réduit de jour en jour telle une peau de chagrin. L’un domine et l’autre se laisse dominer, utilisé, maltraité, réduit en esclavage mental par son ‘agresseur ». lsolement, maitrise, humiliation, violences sous toutes ses formes, rien est épargné à un sujet qui se laisse entrainer dans cette spirale infernale, dans ce cocon dont il ne sortira, s’il peut le faire pas indemne.

On s’attache beaucoup à décrire le méchant, le pervers, celui qui use de tous ces/ses artifices y compris les plus séduisants pour arriver à ses fins, au mécanismes, aux symptômes, à tous ces items qui font tirer la sonnette d’alarmes aux proches, inquiets, terrifiés par l’attitude d’un père, frère, fils, fille, amie qu’il ne reconnaissent plus depuis un certain temps, depuis que ce proche a rencontré untel ou unetelle. Il ou elle n’est plus le même, ils ne comprennent pas. Ce ll ou elle n’entendent pas, ne veulent, ne peuvent rien entendre, car le mécanisme s’est instauré, subrépticement, doucement, par des petits riens, des remarques, conseils au début, flatteuses parfois qui deviennent rapidement des injonctions, des menaces ! ll est trop tard, la toile est tissé le piège refermé, les proches dangereux car pas dupes écartés, le jeu pervers peut commencer.

On s’attache souvent moins à la personnalité de la victime ou plutôt de l’instrumentalisé. Comment en est-il arrivé à tomber dans un panneau aussi grossier. Car il est souvent intelligent, doté d’un bon sens critique (du moins le pense t-on), issu d’un milieu et d’une éducation favorisée, indépendant… Alors quelle est la faille ?
Ce n’est hélas (ou pas ) pas aussi simple que ça, car il ne s’agit pas seulement d’individu, de sujets humains, mais d’une relation , un lien entre deux personnes (dans le cas qui nous intéresse, mais le cas s’applique aussi à l’emprise sectaire) qui devient malade, pathologique et pervers. C’est de ce lien qu’il s’agit, de cette rencontre là, de ce rendez vous qui ne pouvait pas se rater, qui a bien eu lieu pour jouer ça, cette mise en actes et en scène

Je vous proposerai lors de prochains articles plusieurs « vignettes cliniques » issues d’observations de ces liens singuliers, de rencontres diverses depuis une bonne vingtaine d’années, afin d’illustrer et de tenter de comprendre ce mal.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne Crédit photo @brigittedusch

mardi 8 février 2022

Aprés l'orage


Il est arrivé d'un coup
Prévisible mais imprévu
Attendu, espéré et redouté
Il est arrivé d'un coup
Et m'a trouvé là, sans voix
je n'ai pas eu le temps de m'abriter, 
La foudre est tombée
L'orage
Violent, déchirant, tonnant,
Au milieu je me débats mais je ne peux rien faire, il me prend, il m'emporte, il me porte vers les abysses, et je pense que je vais mourir
Je ne peux que mourir

Il arrive d'un coup, attendu mais redouté, prévu mais imprévisible, il surprend, prend là où ne l'attend pas ce qu'on ne veut pas abandonner
Il déleste de tout, de l'autre et de soi
L'orage

Puis il s'en va, s'en repart d'où il est venu et le monde continue de tourner comme s'il n'était jamais venu
Il disparait n'existe plus
Et me dépose là comme ça, désespérée sans voix apeurée, il me laisse là et je n'arrive pas à me relever
Tout est en ruine
Il me laisse là dans ce chaos inconnu et terrifiant
L'orage est parti, il ne reviendra pas. 

Il me faut me relever, être debout, tenter de marcher, faire quelques pas et avancer, trouver un refuge pour sécher mes larmes et apprivoiser ma peur. Regarder ce paysage désolé, ravagé par ses fureurs. 
Et moi, je suis là au milieu de tout ça
Juste après l'orage.

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste
Crédit photo @brigittedusch

vendredi 21 janvier 2022

Laisser aller le long du fleuve




Il m'en a fallu du temps pour mettre des mots, les assembler pour dire, nommer et tenter de transmettre, de prendre le recul pour me dire, me rassurer, me parler, me faire confiance de pouvoir entendre ce que j'ai à me dire


Je ne suis pas certaine encore que tous ces mots soient justes, et au rendez vous de mon désir

Ils sont restés si longtemps enfouis au fond d'un tiroir de ma mémoire dont j'avais caché la clé. Ils ont été verrouillés de peur que lâchés je ne puisse retenir les larmes et le chagrin tant l'émotion est puissant. La peur de me faire mal
Se faire mal ? 
Une vie à se faire mal, à éviter de tomber dans les écueils de la douleur pour tenter de rester debout malgré tout. Mais l'est-on vraiment ?
Courbés sous le poids de la peine on essaie d'avancer sur les chemins tortueux de la vie qui s'effrite et à laquelle on ne donne plus vraiment de sens
Peut-on être seul sur le chemin ?
Pourtant il le faut bien, sinon il faut mourir mais nous sommes également seuls sur ce chemin là. Eternelle solitude ?

Le chemin parfois s'arrête, mais pas le temps. Alors on reste là à regarder, à penser, à tenter de ne pas souffrir et à retenir les mots et les maux afin de ne pas ouvrir la porte à la douleur.

De peur qu'elle ne s'échappe et nous envahisse.

Il faut arrêter le temps, son temps. Se mettre entre parenthèses afin de reprendre son souffle. De re prendre, de ré apprendre à vivre : à être.

Etre ? Que signifie être après le drame, la tragédie, le traumatisme ? Est-on encore ? Pouvons nous être encore ?

Nous sommes au monde certes, mais qui sommes nous et dans quel monde vivons nous alors ?
Notre monde s'est effondré, son souvenir douloureux se dilue au fil de ce temps qui passe et nous dépasse, ce temps qui nous emporte malgré nous de creux en creux dans le tourbillon de ses vagues. C'est plus fort que nous. Nous ne pouvons résister. A moins de mourir ?

Lâcher prise et se laisser porter par le courant : Aucune autre solution si tu ne veux pas couler m'a t-on enseigné.
Il m'a fallu cette voix, cette petite voix qui de toutes ses forces est sortie de moi.
Lâche !
Laisse... Couler tes larmes, ta colère, ta peine, ta violence mais pas toi, laisse toi porter par tout ça, tu n'as pas d'autre choix. 
Laisse aller ; laisse toi porter par le courant
N'ai plus peur.
Le mot est lâché :PEUR

Quatre lettres qui nous mettent à mort, qui nous conduisent au fond du vide et du Néant. Un combat inutile ? Je ne saurai savoir, mais la peur est puissante, une arme de guerre redoutable
Ne plus avoir peur est une folie, elle peut nous garder en vie, elle peut aussi nous faire mourir
Je ne veux pas mourir car je suis en vie, je veux rester en vie mais ne plus avoir peur ? Mais quelle est donc cette peur qui m'empêche de vivre ? 
Que de questions auxquelles je dois répondre ; mais dois-je y répondre ? Le prix de la vie est-il celui ci ?
Vivre demande donc tant d'efforts ? Se laisser aller à vivre ?
Il me faut donc me laisser aller à vivre.
Me laisser aller au fil de l'eau, suivre le courant de la rivière et en aucun cas ne chercher à le remonter.
Et puis ? Après ? 
Il faut pour cela qu'il y ait un après
C'est à moi de le décider. A moi seule. 

A moi de ne pas donner le pouvoir à l'autre, à un évènement une situation de prendre ma joie, mon envie d'être et de vivre.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Crédit photo @brigittedusch

mercredi 17 novembre 2021

La langue, ma langue histoire d'amour et de haine.

 


"C'est ta langue maternelle ? celle de tes origines ? Tu sembles la parler couramment." Une question souvent posée, une interrogation que je me pose parfois. Mais au fond qu'est ce que cela signifie vraiment ? La langue ? Combien de fois ais je écris ici ailleurs aussi ?Alors quid de cette langue qu'on qualifie de maternelle. Celle qui devrait forcément venir de la mère : Encore ?

Tout est question de langue, et la langue est un bain dans lequel nous sommes plongés bien avant la naissance, c'est peut être une chance, une fusion ou une confusion La langue ? Ma langue. C'est toute ma question. Qu'est ce que la langue maternelle, celle de la mère ? Celle du père ? Celle du pays où tu es né ? où tu vis, a vécu ? Celle de ceux qui t on élevés ? Celle que tu as entendue, apprise, celle que tu aimes ? Celle dans laquelle on te parle ou t'a parlé. La langue dans laquelle tu rêves et tu penses, celle que tu traduis avant de t'exprimer ? Je n'en sais rien : tout cela peut-être ; certainement pour moi. Depuis mon plus jeune âge je suis au milieu de tout ça, des langues entendues, apprises, des bribes et des souvenirs. Ceux de l'enfance, ceux de ma vie. Elles se mélangeaient allégrement sans nul souci on se comprenait, parfois à demi, mais ça parlait Alors oui, l'Allemand est ma langue maternelle, celle dans laquelle je pense
spontanément, celle de mes rêves, celle qui me vient, celle de la colère, de la peine et du chagrin. Elle et moi sommes un vieux couple qui avec le temps, les orages et les tourments entretient une relation bien complexe, qui divorce mille fois mais ne se sépare pas. Comme si la vie sans l'autre était impossible. C'est une histoire d'amour et de haine, souvent, parfois, mais plus en plus souvent avec les ans. C'est un besoin et un rejet, c'est le souvenir et l'oubli, c'est le passé et le présent, mais il n'y a pour moi plus de futur. J'ai souvent voulu l'oublier, mais ce n'est pas possible, les mots me viennent et reviennent sans effort, les tournures et les phrases. Je pense et je suis. Je rêve et je pleure et parfois j'écris.

Je n'y peux rien. Il me faut vivre avec ça, amour et haine, affection, tendresse, détestation et colère.

Je l'écoute et j'entends, je peste devant les traductions approximatives, étudiante je privilégiais les ouvrages en allemand plus faciles pour moi qu'en anglais. Pourtant aujourd'hui cette recherche que je fais c'est en anglais que je l'écris, pour des anglais et pour dire la guerre, celle avec l'Allemagne. Va savoir pourquoi ?

Dans mon métier, si je pense seule en Allemand retraduis parfois ce qui m'est dit pour mieux le comprendre et le reformuler, cherche parfois le mot juste, le bon mot en français pour traduire l'idée, je me tourne vers les recherches anglaises, américaines et canadiennes. C'est ainsi

Je lis l'allemand, je regarde le cinéma Est Allemand, je vais à la source. Parfois même nostalgique j'écoute de vieilles chansons de là bas, pleine de souvenirs et relie quelques contes, histoires "Es war ein Mal" j'entends la voix de Marguerite, qui me lie et me raconte, je ferme les yeux.. Apaisement. C'est mon histoire, mon passé et ma vie. Je ne nie rien, n'oublie rien et ne renie rien. Une pièce du puzzle complexe que je suis. Il y en a tant de manquantes, disparues et oubliées qu'il n'est pas question d'en perdre ou d'en jeter encore une. Il ne me reste rien ou si peu de choses.

Je me souviens pourtant de ce jour où cette langue fut pour moi intolérable, une écorchure, une profonde blessure, je ne pouvais l'entendre, je ne pouvais plus la parler, je voulais l'effacer de ma tête, de ma mémoire, de mon être tout entier, me dépouiller de ces hardes là pour toujours. C'était à Buchenwald. L'entendre fut un supplice. Je ne pus dire un seul mot, rien ne pouvait sortir de ma bouche, et j'avais envie, besoin du silence. J'entendais ces mots, cette langue, celle des bourreaux dans la bouche de ceux qui racontaient le calvaire des victimes. Impossible. Je me dis alors que pour dire tout ça il fallait une langue neutre, je ne sais pas laquelle, peu importe mais pas celle là. Se boucher les oreilles hurler "Ruhe"... je n'ai pas pu.

Cette langue de violence et de haine devait être effacée, rayée, disparaitre au fond des précipices et des gouffres de l'Enfer. A jamais. Ici, dans ces espaces de douleurs et de souffrances; Ce pays bourreau et assassin devait se voir dépouiller de ces territoires qui appartiennent aux victimes, aux survivants et à leurs survivants.

Colère, peine, je ne sais, je n'ai pu verser une larme, pas dire un seul mot. Pétrifiée, tétanisée, j'ai avancé hagarde sur les marches de la mort. Longtemps, en pensant, en voyant en ressentant. Horreur, terreur et frissons.

Terrible épreuve et singulière expérience !

Cette langue est pourtant belle, c'est celle de Goethe avant d'être celle de la haine, c'est celle de Kleist et de la mélancolie. Curieuse histoire que la mienne avec la langue et les langues que je mélange parfois à dessein ou par hasard. Se mêlent alors l'allemand et le russe quelques bribes de roumain et de hongrois ; les langues de Pays Frères, je n'oublie pas. Ce n'est pas simple de divorcer de soi, d'une partie de son être C'est une déchirure, une absence, abandonner un morceau de son être. Je ne sais pas. C'est. Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne Crédit photo @brigittedusch

lundi 15 novembre 2021

La douleur d'écrire



Il y a la douleur d'écrire, 
Celle qui ravive la douleur, la souffrance et le chagrin
Chaque mot est une blessure, une effraction dans l'être entier qui n'aspire qu'à guérir et refermer ses plaies
Il y a cette douleur, cette impossibilité qui arrête le geste et la pensée 
Ne pas mettre des mots, s'anesthésier pour s'endormir encore, pour endormir la peine et la laisser là où elle est, où elle doit être
Ecrire peut faire mal, elle peut libérer mais aussi enfermer, emprisonner dans un passé qu'on veut pas oublier ou qui malgré nous revient à la mémoire
Mettre des mots sur ces émotions là peut être ravageur
Dévastateur et briser le sujet en mille morceaux épars
Ceux là même qu'il tente de ramasser, de réunir, rassembler pour tenter de ravauder une pièce bien usée qu'il aurait fallu depuis longtemps jeter.

Il y a la douleur d'écrire, un temps, plus ou moins long, le temps du deuil
Le deuil de soi, de ses mots, de ses émotions qui ne peuvent être mises au dehors
C'est peut-être de la pudeur, de la retenue, celle des gens simples qui n'osent montrer au dehors tout le chagrin du dedans
Ce serait une insulte de montrer à tous sa dévastation
Une injure et un outrage à soi  et aux autres d'exposer tout ça
Alors on n'écrit pas. 
Ni pour les autres ni pour soi
On se retranche dans le silence
Cet espace réparateur, où on arrête la pensée : celle qui fait pleurer, celle qui fait mal, qui ravive la blessure et fait saigner la plaie à peine refermée
Ce n'est pas du déni que de vouloir se protéger.
D'ailleurs qui aurait le droit de le penser ? de juger ? De condamner ?
Il y a toujours des "bien penseurs ce ramassis d'idiot qui veulent du bien pour nous.
Est-ce bien pour nous ? Ou pour racheter leurs crimes que d'un seul coup d'un seul ils pointent leur museau pour venir sécher nos larmes ? 
Il y a un temps pour tout, celui de dire, d'écrire celui de se recueillir et de faire silence. 
Ensuite il faut dire, si l'on peut dire, écrire et raconter. 
Le temps est venu.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Crédit photo @brigittedusch

jeudi 11 novembre 2021

11 novembre, le feu du Sacrifice



Personne n'a osé prendre sa place, 
La place de l'absent
La place du disparu
La place du Mort?
Ils sont tous assis, là sans bruit autour de la grande table 
Tous sauf lui.
Parti 

Il y a au bout de la table
Une place sans personne
Une place sans Lui, 
Une place vide.

Sur l'humble buffet de la cuisine, Il pose dans son habit du dimanche, fier, droit, le regard décidé, tout près de lui il y a les mariés, et lui, encore dans son habit de soldat, avant le grand départ.

Il y a la photo de l'absent, du disparu, du Mort enrubannée de noir
Pour dire le deuil, discret, on ne parle pas de ces choses là, on ne parle pas, on pleure dans le silence, on pleure le silence
On a sa dignité.
C'est le silence, de plomb, de mort.

En de jour de Victoire, les volets de la modeste demeure sont clos. Il fait silence et il fait noir, la couleur et le bruit du deuil.
En ce jour de la Victoire, la peine, la colère, le désespoir se réveillent, doucement.
Muet et sourd. Personne ne veut, ne peut entendre le son des cloches, le sermon du curé, les harangues des élus, les hommages aux sacrifiés. Qui connait vraiment le prix du Sang versé ?
En ce jour de Victoire, il n'y a pas de tombe, nul endroit pour pleurer, déposer quelques fleurs et verser des larmes. Il n'y a rien. Le Mort est disparu, quelque part on ne sait où, sur une cote avec un numéro, au fond d'une tranchée, où son corps écartelé et déchiqueté repose sous la terre avec ceux de ces camarades, gamins et pépères sacrifiés pour la Victoire! 
Il est au Bois Belleau, si proche du But, lui qui pourtant avait jusque là vécu.
Il erre peut-être encore tel un fantôme que les bruits du feu d'artifice de ce jour de la Victoire réveille pour partir à la charge de l'ennemi ! Au feu, d'artifice ou de sacrifice.
Personne n'ose prendre sa place
Celle au bout de la grande table
Ou le dimanche à midi il cassait le pain 
Fruit de son dur labeur
Pour le donner à ses fils.
Il a le vide au bout de la grande table au milieu de la cuisine
Celle d'un père parti, pour faire son devoir dans une guerre et des batailles qui n'étaient celles que des puissants
Lui humble paysan a donné sa vie en sacrifice et laissé ses enfants, sa femme, sa demeure et sa VIE

Il a donné tout ça en espérant
Qu'elle sera la dernière et que ses fils pourront vivre dans un monde meilleur et en paix.
En ce jour de Victoire je te salue et te rends Hommage à toi et tes camarades, valeureux Poilus. Que tu puisses trouver la Paix 
Ce jour de Victoire n'est pas un jour de gloire, mais de peine et de deuil.

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste
Crédit photo @brigittedusch collection personnel Mémorial Chemin des Dames

mardi 12 octobre 2021

Le dernier voyage. Ensemble.




Nous avons traversé tant de fleuves, de rivières et de torrents, nous avons tant et tant traversé de continents, de mers, apaisées et souvent agitées.

Ensemble.
Nous avons marché dans les forêts sombres et clairsemées, en hiver et en été, parcouru des chemins souvent de traverses, déserts, obscurs et sombres, choisi aux carrefours les mêmes routes, pris les mêmes directions, parfois aveuglés par le brouillard. 
Ensemble.
Le soleil caché derrière les nuages sombres et lourds a quelque fois tardé à se montrer, il nous a fallu attendre des lendemains plus chantants, plus accueillants, pour avancer sereinement, dormir enfin sans faire de mauvais rêves.
Il ne fallait pas ni redouter, ni renoncer, aucun retour en arrière n'était possible, nous avions brûlé tous nos navires. Il ne restait rien, et tout était à faire, à construire, plutôt bien que mal.
Ensemble nous avons affronté la vie, ses bonheurs, ses joies, ses tristesses et ses chagrins, seuls à deux sur ce chemin. Une route pavée d'espoir, d'attente, de désir, de joie mais aussi de peine. 
Nous avons du mieux qu'on peut tenu la barre, gardé le cap pour rester debout.
Il y a eu des jours, il y a eu des nuits.
Il y a eu la pluie, il y a eu le soleil. 
Il y a eu l'été, il y a eu l'hiver.
Eternels recommencements, d'une saison à l'autre.
Et puis un jour, le temps est différent, il reste là, un temps long, comme une parenthèse, un arrêt sur image, et pourtant, tout le temps passé défile, les souvenirs et la mémoire, la vie. Ensemble. 

Et puis un jour le temps s'arrête, il n'y aura pas de printemps demain, nous restons en hiver. Hiver terrible et à venir. Il faudra l'affronter ensemble. 
Nous avons traversé le temps et accosté le même rivage. Voilà que nos chemins se séparent, le navire a coulé, il ne reste plus que quelques branches auxquelles s'accrocher ; curieux radeaux qui nous sauvent, mais nous séparent, le fleuve s'emporte, nos mains se lâchent : cette fois, c'est sûr, nous n'arriverons nous pas sur la berge ensemble, nous ne serons pas au rendez-vous ensemble, l'un de nous s'enfoncera dans les ténèbres de la rivière ou le gouffre du torrent, l'autre peut-être réussira à accoster, épuisé, vidé, presque mort, mais pas encore assez. Cette fois l'un abordera l'ultime rivage de ce territoire terrible et inconnu sans l'autre qui devra attendre, désespéré.

Un hiver éternel pour celui là.

Kaddish

Brigitte Dusch, psychanalyste historienne.


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